Clémentine Deroudille
Portraits

Clémentine Deroudille, autrice, réalisatrice, journaliste et héritière de Robert Doisneau

le 10/12/2019 par Lise Pathé
Clémentine Deroudille, petite-fille du célèbre photographe Robert Doisneau, nous parle de son parcours. Autrice, réalisatrice et journaliste influencée par les artistes parmi lesquels elle a grandi, les voyages qu'elle fait autour du monde et le rapport aux autres qu'avait son grand-père.

Bonjour Clémentine, pouvez-vous nous dire qui vous êtes et ce que vous faites ?

Je suis commissaire d’exposition, autrice, réalisatrice et aussi journaliste ! Après des études d’histoire de l’art, j’ai commencé à travailler pour une maison de production de documentaires (une de mes autres passions) et après un long voyage au Mali et au Sénégal, je suis rentrée à RFI et je suis restée à Radio France. J’ai adoré ces années d’apprentissage : j’allais tout voir, tout écouter dans cette grande maison ronde. J’ai ensuite monté une collection de livres audio pour les éditions Textuel (Clémentine Deroudille est l’autrice du coffret sonore Robert Doisneau ou le braconnier de l’éphémère, édité aux éditions INA/Radio France.), j’ai commencé à faire des reportages, sans compter le travail pour Lire dans le Noir, cette association montée par Aurélie Kieffer pour « démocratiser » le livre audio. Je suis très active.

Clémentine Deroudille

Votre célèbre grand-père a-t-il influencé votre parcours et vos choix professionnels ?

Bien sûr, mais surtout dans sa façon de se comporter face au monde : toujours poli, ouvert, concentré, travaillant sans arrêt et surtout curieux, ouvert à l’autre, se comportant de la même façon avec tout le monde, avec une vision jamais supérieure. C’est ma base, mon rapport au monde. Ensuite bien sûr, j’ai eu la chance d’être née au bon endroit, d’avoir été baignée dans ce monde artistique qui m’a donné de fortes dispositions à travailler dans ce secteur d’activité. Après, d’autres rencontres ont été essentielles : comme Sylvain Tesson, Pierre Barouh… Des êtres qui ont donné une autre trajectoire à ma vie.

En quoi sa célébrité a-t-elle pu de près ou de loin vous atteindre ?

La célébrité, franchement, ce n’est rien. Surtout qu’il est beaucoup plus célèbre aujourd’hui que de son vivant. Non, c’est surtout la manière dont les gens se comportaient avec lui et avec nous. Cela permet de gagner du temps. J’ai un flair exemplaire pour dénicher les courtisans, les faiseurs, les vaniteux. C’est assez drôle. Aujourd’hui, ce qui est embêtant, c’est qu’on pense que je suis très riche et que je travaille pour mon seul plaisir. Ce n’est pas vrai du tout : je dois gagner ma vie ! Si je travaille tout le temps, c’est aussi pour cela, payer mon loyer ! Je ne suis pas ayant droit et même si je l’étais, la photographie, ce n’est pas la peinture, cela ne rapporte pas d’argent. Qu’on se le dise !

On imagine que votre profession vous fait souvent voyager. Comment arrivez-vous à concilier cette vie « nomade » avec votre vie personnelle ?

Je suis très ancrée quand même, mais j’ai la chance de voyager beaucoup, oui. J’en ai toujours rêvé, même si j’adore être en France et chez moi.

Clémentine DeroudilleLorsque vous préparez une exposition, un documentaire ou que vous entamez l’écriture d’un ouvrage, quelle est votre journée type ?

Je travaille chez moi et le matin, c’est une règle, je m’enferme. Quand je travaille sur un sujet, je m’oblige à tout lire, à tout écouter, à tout savoir : je lis, j’écoute toutes les émissions de radio, je prends des notes. Parfois, je peux m’enfermer plusieurs jours d’affilée quand je dois écrire un texte. Je suis très studieuse. J’essaye d’organiser les rendez-vous à l’extérieur l’après-midi. Quand on travaille chez soi, il faut être très organisée.

En quoi vous sentez-vous entrepreneuse, vous qui baignez dans le monde de l’art, que l’on croit souvent si détaché du monde de l’entrepreneuriat ?

Quand j’ai réalisé le musée Louis de Funès, je dirigeais une dizaine de personnes. Impossible de ne pas fonctionner comme une entreprise avec mon équipe.  Je sais aujourd’hui m’entourer des bonnes personnes, qui savent répondre à des questions auxquelles je n’ai aucune réponse, qui ont des capacités que je n’ai pas, comme l’administratif, les contrats, les marchés publics, etc. J’ai appris à ne pas forcément être aimée par tout le monde, à être sûre de moi, à savoir prendre des décisions.

Est-ce qu’il vous arrive de douter parfois ? Et comment faites-vous pour gérer vos doutes ?

Je doute tout le temps, sur tout. C’est compliqué parfois. La meilleure réponse : le travail et le yoga (rires). C’est essentiel de douter. Ne plus douter, c’est ne plus faire, selon moi. Il faut toujours conjuguer son travail avec cette donnée, sans qu’elle prenne le pas sur le reste tout de même. Comme beaucoup d’amoureux de la chanson, ma référence est « Les gens qui doutent » d’Anne Sylvestre. Ce n’est pas un hasard. Ne jamais bannir le doute, jamais !

Quand on est autrice, réalisatrice, journaliste, commissaire d’exposition… et femme,  est-ce qu’il y a une règle à laquelle on ne déroge jamais ? Pourquoi ?

Avoir toujours conscience de l’immense chance qu’on a. J’ai sans doute énormément travaillé, mais j’ai aussi eu beaucoup de chance d’être née dans ce milieu, d’avoir pu faire ces rencontres, de gagner ma vie. C’est la base de tout. Je suis ultra privilégiée.

Après, je pense qu’il faut quand même avoir une énergie différente des hommes ! Quand on est une femme, on est moins prise au sérieux, c’est évident. Dès qu’on s’énerve, qu’on tape du poing, on passe pour une hystérique… Alors qu’un homme, lui, sera simplement qualifié d’homme à poigne.

Vous êtes une femme qui a « réussi ». Comment vous voyez-vous ? Quelle définition donnez-vous à la « réussite » ?

Ah ah ! Je n’ai absolument pas conscience d’avoir réussi. Je vois quand même que les regards des autres ont un peu changé sur moi. Mais j’avoue que je suis assez contente de mon parcours, car ce n’était franchement pas gagné (rires) ! J’avais tellement peu confiance en moi, ce fut un long, long chemin.

Je ne crois pas vraiment à cette expression si à la mode « Quand on veut, on peut.» Non, c’est une étrange alchimie entre notre volonté, nos capacités, nos renoncements, les rencontres et la bonne étoile au-dessus de nos têtes. J’en ai eu une énorme à ma naissance, même si ma vie ne fut pas « un long fleuve tranquille », vraiment pas !

Si vous n’aviez pas été Clémentine Deroudille, femme aux multiples talents et petite-fille de Robert Doisneau, qui auriez-vous aimé être ? Pourquoi ?

Geneviève de Gaulle-Anthonioz , mon modèle. Si je pouvais ressembler même de seulement 10 % à cette femme, je serais heureuse. Rien ne sert de se comparer, mais je crois que c’est important d’avoir des modèles. Résistante, déportée, elle a consacré sa vie aux autres, à la Fondation ATD Quart Monde auprès du père Joseph Wresinski, elle a aussi mené sa vie d’épouse, de mère et de femme active en défendant l’art moderne, la peinture, la création artistique. Une vie pleine avec toujours cette empathie, ce soin aux autres, à l’égalité, au politique, à la droiture de pensée, à la volonté et au courage. J’aime sa façon d’être si peu dans la lumière, de faire toujours, sans pour autant chercher à plaire. Magnifique. Je me demande souvent ce qu’elle ferait aujourd’hui.

Ou alors, Rei Naito, une artiste contemporaine japonaise dont toutes les œuvres me bouleversent. Je crois que je pourrais vivre au Teshima Art Museum. Mais je ne sais pratiquement rien d’elle !

Enfin, quels conseils pourriez-vous donner à nos lectrices-entrepreneuses avant qu’elles ne se lancent dans leur grande aventure professionnelle ?

C’est compliqué de donner un conseil : croire en vous, en tout cas, faire croire que vous croyez en vous (rires) ! Travailler, travailler, travailler, bien s’entourer, apprendre qu’on ne peut pas tout faire seul(e), aller vers l’autre et tenter quand même – et surtout – d’y prendre du plaisir. Adorer ce qu’on fait… Et j’ai cette immense chance et joie d’adorer tout ce que je fais ; je vis ma passion.

 

Par Lise Pathé

Crédit photos Lucie Cariès et Clémentine Deroudille

 

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